Dans un monde où tout va si vite, pourquoi coudre encore des espadrilles à la main ?
Je me demande parfois comment il existe encore des chaussures qui demandent autant d’étapes, autant de gestes et autant de temps pour être fabriquées.

Nous vivons à une époque où l’on cherche constamment à produire plus vite, en plus grandes quantités, avec toujours moins d’intervention humaine.
Pourtant, en Espagne, des artisans cousent encore les espadrilles à la main. Ils répètent ces gestes depuis des années, avec un savoir-faire transmis de génération en génération.
Je travaille avec eux depuis plus de dix ans, et ce qui me touche le plus n’est pas uniquement la chaussure terminée. C’est tout ce qu’il a fallu pour arriver jusque-là.
Je me demande ce que nous perdrions si ces métiers venaient à disparaître.
Le temps que l’on ne voit pas
Quand on regarde une paire d’espadrilles en boutique, on voit sa forme, sa couleur, sa matière. On l’essaie, on apprécie son confort, on imagine avec quoi la porter.
On pense rarement à toutes les mains qui ont participé à sa fabrication : celles qui préparent les matières, celles qui coupent les pièces, celles qui assemblent la chaussure, celles qui réalisent cette couture si particulière qui relie la tige à la semelle de jute.

Chaque étape demande de l’attention. Certains gestes paraissent simples quand on regarde un artisan travailler, mais il a souvent fallu des années pour les maîtriser.
Voilà ce qui me fascine le plus : à une époque où nous cherchons à gagner du temps sur tout, il existe encore des métiers qu’il faut, justement, prendre le temps d’apprendre.
La perfection d’une machine ou la main d’un artisan ?
Nous sommes à l’ère de l’intelligence artificielle et d’une automatisation toujours plus poussée. Certaines machines savent déjà coudre des espadrilles avec une grande régularité.
Mais est-ce vraiment cela que nous cherchons dans une espadrille artisanale ?
Je crois que nous cherchons autre chose. Nous aimons savoir qu’une personne a pris cette chaussure entre ses mains, qu’elle a passé son aiguille, tiré son fil et réalisé chaque point, l’un après l’autre.

Parfois, une toute petite irrégularité nous le rappelle. Ce détail que l’on pourrait prendre pour un défaut devient parfois un signe d’authenticité : non pas un défaut de qualité, mais la trace discrète du travail humain. C’est peut-être là que se trouve une certaine idée du luxe.
À l’inverse, j’ai vu des espadrilles cousues à la main avec une précision extraordinaire : des points parfaitement alignés, une couture si régulière qu’on peine à croire qu’elle a été faite sans machine. On mesure alors toute la maîtrise de l’artisan.
Une espadrille cousue à la machine n’a pas le même aspect. Le fil, le point, la manière dont la tige rejoint la semelle de jute : pour qui connaît ce travail, la différence se remarque. Et quand je porte une espadrille cousue à la main, j’aime aussi savoir qu’elle a été assemblée selon un savoir-faire traditionnel.
Alors, dans un monde où la technologie peut déjà reproduire tant de choses, je me pose une autre question :
Et si le véritable luxe, aujourd’hui, était simplement de savoir que quelqu’un a pris le temps de faire quelque chose de ses mains ?
Un savoir-faire ancien, des chaussures d’aujourd’hui
Ce que je trouve remarquable dans l’espadrille, c’est sa capacité à évoluer sans perdre son identité.
Elle n’est plus seulement cette chaussure traditionnelle associée à l’été et aux vacances. Aujourd’hui, la même technique de couture permet de réaliser des modèles très différents : des Mary Jane, des mocassins, des chaussures en cuir, en velours ou en laine.
Les formes changent, les matières évoluent, les goûts aussi. Mais au cœur de leur fabrication, on retrouve toujours ce geste artisanal.
J’aime cette rencontre entre une technique ancienne et une création contemporaine. Elle montre que préserver une tradition ne signifie pas rester dans le passé. C’est, au contraire, lui permettre de continuer à vivre.
Ce que nous risquons de perdre
Je pense souvent à la transmission de ces métiers.
Un savoir-faire artisanal ne se conserve pas seulement dans un livre ou dans une vidéo. Il se transmet par la pratique, par l’observation, par les corrections et par tous ces petits détails que seule l’expérience permet de comprendre.
Si les nouvelles générations ne trouvent plus de raisons d’apprendre ces gestes, que deviendront-ils ?
Je ne sais pas quelle place occuperont ces métiers dans vingt ou trente ans. J’espère simplement que nous continuerons à leur en donner une : non pas parce qu’il faudrait renoncer au progrès ou à la technologie, mais parce que tout ne doit pas nécessairement être remplacé par une machine.
Certains objets ont une valeur particulière précisément parce qu’ils portent en eux le temps, l’expérience et le travail de celles et ceux qui les ont fabriqués.
Garder quelques repères
Dans un monde qui change sans cesse, j’aime penser que certains savoir-faire restent des points de repère. Ils nous rappellent que derrière un objet, il y a encore une histoire, des personnes, des gestes et une tradition qui continue de se transmettre.
Je ne prétends pas qu’une espadrille faite à la main changera le monde. Mais je crois qu’en continuant à créer, à fabriquer et à choisir ces produits, nous contribuons, à notre échelle, à faire vivre des métiers qui méritent de ne pas disparaître.
C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles, après toutes ces années, je reste aussi attachée à cette chaussure : elle nous rappelle que tout ce qui a de la valeur n’a pas besoin d’être fabriqué plus vite.
Une réflexion de la fondatrice d’Atelier COSTÀ